Rencontre : Kalash Criminel, entrée sereine d’un lion sauvage dans la fosse

À 23 ans, Kalash Criminel sort un premier album, qui se faisait attendre depuis de longs mois tant les fans de la première heure avaient besoin de leur dose de la sauvage détermination instiguée par les gimmicks du rappeur de Sevran.

Prolifique, Crimi sort son troisième projet en trois ans (après R.A.S en 2016 et Oyoki en 2017). Les 19 morceaux de La fosse aux lions devraient faire définitivement oublier son statut de simple « rappeur cagoulé » ainsi que la malheureuse polémique due à son « Cougar Gang ». Le (très bon) morceau a été évincé de l’album après des remontrances venant de l’Élysée qui n’aurait pas apprécié que le rappeur se rapproche du président français en scandant qu’il ne « baisait que des mères comme Macron ». L’affaire n’aura finalement eu pour effet que de porter un coup de projecteur sur le son du rappeur.

Fidèle aux éléments clés constitutifs de son personnage, il continue de balancer des punchlines hyper efficaces. On peut citer entre autres « J’remplis une bouteille de Cristaline avec tes larmes/Ensuite j’rajoute ton sang pour m’faire un sirop » dans « Ahou », ou « Plus de 30 000 euros c’est un transfert, c’est plus une dot » dans « Aucun Lien ».

L’artiste ne met pas de côté ses salves socio-politiques, puisque l’album s’ouvre sur le thème particulièrement douloureux de la crise migratoire : « Les migrants qui meurent d’la noyade/C’est pas la mer à boire ». C’est dans ce premier morceau, « La Sacem de Florent Pagny », que Kalash Criminel traite aussi d’un thème récurrent de ses textes, la situation politique du continent africain : « L’Afrique n’avancera pas tant qu’il n’y aura pas de monnaie commune (Africain sauvage)/Au Nord Kivu, j’ai pas vu l’OTAN, j’ai pas vu l’O.N.U (243) », tandis que s’échelonnent à travers les sons ses piques incisives à l’encontre des gouvernements : « Et même les hommes politiques/Se comportent tous comme des truands », dans « Ahou », ou encore : « Monsieur l’agent vous allez pas me la faire, j’connais mes droits/Les promesses des hommes politiques, personne n’y croit/J’suis fier de moi, j’regarde mon fils et j’suis content/Pendant ce temps, mon pays se fait tuer pour du coltan », dans « Coltan ».

Si les « sauvagerie » et autres « gang » qui font partie de la fiche d’identité du rappeur sont toujours proférés avec autant d’intensité, La Fosse aux lions est aussi ponctué de mesures et refrains chantés dans lesquels il se livre davantage, notamment sur, pour la première fois, son albinisme (« Né le jour d’l’amour, avoir autant de haine/Les albinos tués en Afrique, ça m’fait trop de la peine » dans « Avant que j’parte »),  et plus généralement sur son passé, dans « Coltan » par exemple :

« J’décolle de Kin’ et en France j’atterris
Sept dans une chambre, j’avoue c’était pas terrible
C’est la première fois où j’vois mon père pleurer
Le 4 février
Mon frère enterré, avant d’critiquer ou d’juger
Tu sais pas ce que j’ai enduré
À c’t’époque, j’me sentais seul comme un Noir à Varsovie
Les propres membres de ta famille veulent t’enlever la vie
J’fais semblant que tout va bien mais j’suis rempli de soucis
C’est pas la rue mais les épreuves de la vie qui m’ont endurci »

Quelques jours après la sortie de l’album et la montée de l’engouement du public pour le projet, nous avons rencontré Crimi, à la personnalité aussi sereine et déterminée que son flow.

Comment ça se passe depuis la sortie de La Fosse aux lions, comment tu vis la réception de l’album ?
C’est la folie en ce moment, c’est la fête à tout va. Je suis super content, les retours sont énormes, je ne m’attendais même pas à tout ça, on dirait que je viens de commencer ma carrière. C’est le commencement là.
Je suis tellement content que je suis chaud pour enchaîner le deuxième. D’ici peu on va retourner en studio pour enregistrer. On va prendre notre temps pour bien le faire parce que le premier met une grosse pression et il ne faut pas se louper sur le deuxième mais on va commencer à bosser dès maintenant, parce que là je suis en pleine forme.

Comment tu l’as préparé ce projet ?
Cet album pour moi, c’était une suite logique. J’ai fait deux projets, un EP et une mixtape, et la prochaine étape c’était forcément l’album, il fallait passer un cap sur tout, que ce soit les thèmes ou les flows, les sonorités. Pour moi, c’était le bon moment.
J’ai commencé l’album en octobre 2017 et j’ai eu plein de soucis différents, j’ai dû changer de maison de disque, j’ai eu des problèmes contractuels mais aussi des problèmes personnels et c’est vraiment ça qui m’a retardé plus que la musique ou le manque d’inspiration. Et finalement, tout ça m’a aidé en terme d’inspiration. Ça a pris un peu de temps de tout régler mais maintenant, je suis en indépendant et j’ai mon propre label. C’était un mal pour un bien.

Étant donné les succès de tes deux projets précédents, R.A.S et Oyoki, tu avais la pression ?
Pas vraiment. Au fur et à mesure que je faisais des sons, j’étais rassuré. Si tu prends un an pour sortir ton album, il ne faut pas te louper, il faut ramener un truc nouveau, une certaine fraîcheur et je pense qu’on a réussi à ramener ça. C’est ce qui me fait plaisir.

Tu racontes que tu n’écris pas mais que tu arrives en studio, tu mets le casque et tu poses direct. Comment tu es parvenu à sélectionner les sons de l’album avec cette méthode ?
Quand je rentre en studio pour poser, je me répète quatre ou cinq fois puis je commence à enlever des mots, à en modifier d’autres : je les simplifie ou je les endurcis tout en gardant une même base.
Depuis que j’ai commencé à rapper, petit, je fais comme ça. C’est une technique qui marche bien pour moi, donc je l’ai gardé. Ceci dit, la première prise est quasiment tout le temps la bonne. Je ne suis jamais revenu sur un son ou sur des phrases, souvent c’est du one shot. Parfois, trop réfléchir c’est vraiment se prendre la tête pour rien.

Tu chantes davantage sur ce dernier projet, tu racontes des choses très personnelles. Pourquoi cela arrive-t-il maintenant ?
Il y avait des thèmes qui me tenaient à cœur, ça me faisait du bien d’en parler. Les prods m’ont beaucoup inspirées en terme de mélodies. J’écoutais pas mal de chansons chantées, de variété et même sur Oyoki, dans « Ce genre de mec », je chantais déjà sur un refrain et tous les retours étaient bons. J’ai fait un son avec Fianso et Kaaris où j’avais aussi un quatre mesures chanté et pareil : j’étais choqué des retours, ils étaient super bons. Je me suis dit : « Ah ouais mon public aime bien, eh bien on va leur donner ça ».
Là, sur l’album, c’était le moment de prendre des risques, de franchir un cap. Les gens sont contents, ils parlent souvent de ces nouveaux morceaux chantés et ça fait super plaisir.

D’autant plus que tu cites pas mal d’artistes de variété française dans tes sons [Florent Pagny, Pascal Obispo, Tal et même Louane, ndlr], tu en as beaucoup écouté·e·s ?
J’aime beaucoup la variété. Parfois, j’entends un son à la télé qui me plaît et je vais chercher le titre. J’ai beaucoup écouté Florent Pagny, Obispo, même Johnny j’aimais bien. J’écoutais vraiment de tout, on va dire 90% de rap et le reste, un peu de variété.
En ce qui concerne le rap, j’ai eu mes périodes. Petit, c’était le rap américain, j’ai grandi avec le rap français et là actuellement, quasiment que du rap français.

Pourtant tu cites beaucoup d’artistes de variété française et d’artistes américains [Dre, Kanye, Beyoncé, entre autres, ndlr] mais peu de rappeurs français.
Oui, je crois que j’en cite seulement trois. Sofiane, Jul et Black M. Ces trois-là, je les aime de fou, humainement aussi. Big Flo et Oli aussi.
Petit, j’écoutais énormément Despo, Lino, Kery James. J’écoute encore aujourd’hui mais là j’écoute beaucoup mes potes, des mecs comme Fianso, Jul, Hornet la Frappe, Black M, Big Flo et Oli, c’est vraiment super varié.
Il n’ya pas de catégories. Si j’aime, j’écoute, si j’aime pas, j’écoute pas. Il y a des rappeurs que je trouve hyper forts techniquement mais j’écoute pas parce que ça me parle pas. C’est la vie en général qui me touche, la trahison, la générosité, le quartier. C’est pour ça que j’aime bien Big Flo et Oli, ils parlent de la vraie vie, comment ils vivent au quotidien. C’est l’authenticité de leur musique qui me parle.

Sur l’album sont invités Gradur, Vald, Soolking et Douma. Tu les laisses vraiment imprégner leurs sons respectifs de leur univers, comment ça se passe les featurings avec toi ?
Moi si j’invite quelqu’un, c’est pour avoir un plus, pour qu’il me ramène quelque chose de son délire. Si moi tu m’invites sur ton album, tu vas pas me dire : « Ouais Kalash, je te veux sur mon album mais il faut que tu chantes comme Jul ». Si tu m’invites, c’est que tu sais ce que je fais musicalement et tu m’invites pour faire ce que je fais. C’est exactement comme ça que j’ai procédé sur l’album, je donne carte blanche. Eux ils ramènent une musicalité que j’aurais pas forcément dans l’album. Un mec comme Soolking ramène sa voix et sa musicalité. En solo, Crimi il peut pas faire ça. Ça ramène un autre délire.

Et techniquement, ça se passe comment ?
On se voit beaucoup. Avec Soolking [sur « Savage », ndlr] on a fait la prod’ sur place avec son beatmaker à lui. Le son avec Gradur [« 47 AK », ndlr], c’est moi qui ai tout posé puis je lui ai envoyé. Avec Douma [« Vrai », ndlr], pareil : j’ai posé et je l’ai fait venir en studio ensuite. Vald [ sur « Un jour de plus », ndlr] il m’a fait écouter : j’ai kiffé, j’ai posé.
C’est du feeling. On arrive au studio, on écoute des prods, on taffe et on choisit ensemble. Je pense que je peux tout faire, je peux m’adapter à tout. Parfois, eux, ils choisissent des trucs, qui ne sont pas forcément des trucs sur lesquels je poserais en temps normal mais si ça me parle sur le moment, j’y vais. Je fais confiance à mon instinct. Je suis très difficile niveau prod’, donc quand une prod me parle je saisis l’occasion direct.
Jusqu’ici je n’ai jamais eu besoin de faire de concession. Si je commence à faire un morceau, je le finis forcément et ça se passe toujours bien.

En parallèle de ces collaborations, tu parles quand même énormément de solitude, du fait qu’à la fin on se retrouve forcément seul. Ça vient d’où tout ça ?
Depuis que je suis tout petit, je suis vraiment un solitaire. Je me rappelle quand tout le monde partait en vacances, je préférais rester tout seul chez moi. Personne comprenait, mais moi j’aimais trop rester seul dans ma chambre. La solitude m’a jamais fait peur, j’ai toujours aimé ça au sens où tu ne dois rien à personne, tu comptes sur personne, tu sais que t’es tout seul et que tu dois tout faire tout seul. Même depuis petit, en vrai, j’étais souvent livré à moi-même donc c’est devenu une habitude.
Quand tu commences à avoir du succès, beaucoup de gens viennent te voir, te parler et tu ne sais pas qui est vrai, qui est faux, pourquoi lui il te parle, quel est son intérêt. Tu deviens soudainement très entouré alors que tu as juste envie d’être tout seul et de respirer un peu.

C’est cette solitude qui t’a fait commencé écrire ?
Moi, j’étais un mec qui parlait pas. Je restais dans mon coin et j’écoutais. J’écoutais que du rap, c’est pour ça qu’aujourd’hui je connais beaucoup de morceaux de rap. C’est vers 13 ans que j’ai commencé à essayer de rapper un peu comme ça, je faisais deux/trois sons, deux/trois rimes au collège et je l’ai fait plus sérieusement à partir de 2013.

Pour revenir à cette célébrité, tu parles aussi pas mal de réputation, de on dits mais aussi des « faux frères » et des « vautours » qui t’entourent. Tu arrives à ne pas écouter ce qui se dit ?
J’écoute pas les reproches. Il faut que je vois tout seul. Il y a eu un moment où j’étais entourée par pas mal de mauvaises personnes, et moi comme je suis têtu, je voulais voir par moi-même. Je me suis rendu compte que c’était des mauvaises personnes et je m’en suis séparé. Il y a plein de gens de mon entourage à qui je ne parle plus et c’est tant mieux. Ça m’a vraiment fait du bien. Je ressens les gens. Si je t’aime bien, je fais tout pour toi ; si je t’aime pas ou que je te sens pas, je te parle pas. Ou alors c’est la guerre. Il n’y a pas de juste milieu.

C’est marrant que tu dises ça aussi calmement, ça fait vraiment écho à tes sons dans lesquels tu fais ressortir des envies de violence avec un flow très serein.
Je suis très serein, je ne me prends pas la tête, je suis sûr de moi et je suis prêt pour n’importe qui.

Dans la fosse aux lions, tu es qui toi ? Le lion ou la personne jetée en pâture ?
Je suis devenu un lion en traînant avec les lions. J’étais dans la fosse et ils se sont rendus compte que moi aussi, j’en étais un, donc on s’est retrouvés entre lions.

Tes sons ont toujours un peu des allures de cours d’histoire, tu parles des oppresseurs, des opprimés mais tu instigues aussi une rébellion face à ce qu’on nous apprend. Tu as toujours été politisé comme ça ?
L’histoire, ça me parle. Il y a des personnages historiques qui me parlent donc je parle d’eux mais c’est jamais calculé. Ce sont des gens qui m’ont inspiré dans leur détermination, donc je veux en parler. Et avec mon public grandissant, c’est aussi un moyen de placer certaines choses. Par exemple, dans le morceau avec Kaaris, dans mon premier couplet je parle d’Obama [« Obama, une carotte, il t’a juste fait roupiller », sur « Arrêt du cœur », sortie sur R.A.S. en 2016, ndlr], je parle de l’Afrique. C’est parce que je savais que ce son allait marcher, que ça allait être un grand morceau, et comme j’avais un message à faire passer j’en ai profité, tout simplement.

« Tant que les lions n’auront pas leur propre histoire, l’histoire de la chasse glorifiera toujours le chasseur » [Chinua Achebe], c’est ça que tu essaies de renverser ?
Exactement.

C’est pour ça que tu voudrais commencer à produire aussi ?
J’ai mon label maintenant, Sale Sonorité Records. Je pense commencer par mon cousin Douma qui a posé sur tous mes projets. Il est super fort, donc il faudrait le pousser. Mais effectivement, après la musique j’aimerais bien être producteur. C’est la suite logique. J’aimerais bien prendre un rappeur, lui faire sortir son projet, mettre tout en place pour que ça marche et voir la réussite des gens, j’aime bien ça. Tant qu’il y a un truc, un talent, j’y vais.

Si on pouvait te souhaiter la carrière de n’importe quel artiste, ce serait qui ?
Franchement… Johnny pour moi c’est le meilleur en France. Je parle pas forcément en terme de technicité, mais en terme de carrière et de public c’est le numéro 1. Après, je ne voudrais pas des délires d’idolâtrie. C’est mort ça, les gens qui te prennent pour un dieu, ça fait peur de fou. Les gens te voient et ils pleurent… je suis gêné. J’ai déjà vécu un peu ça depuis R.A.S et je sais vraiment pas où me mettre.

La Fosse aux lions est disponible dans les bacs et sur les plateformes digitales depuis le 23 septembre 2019.