Internet est la pire chose qui soit arrivée aux auberges de jeunesse

Avant, les auberges de jeunesse étaient synonymes de promiscuité gênante, de hippies crasseux et de débats stupides. Maintenant connectées, elles deviennent aussi chiantes que la vie de tous les jours.

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Depuis bientôt trois ans, mon quotidien est celui d’un digital nomad. Et si vous l’ignoriez, cet infâme néologisme probablement enfanté lors d’une réunion de marketeux en pleine perche de créatine suppose un mode de vie plutôt simple : je bosse sur mon ordinateur portable, je voyage à travers le monde, et je fous les boules à 90 % de mes contemporains sédentaires bloqués dans leur open space grisâtre.

Qu’ils se rassurent, c’est bientôt leur tour : les envies d’ailleurs des jeunes Occidentaux surdiplômés étant parfaitement compatibles avec le néo-libéralisme le plus dérégulé (du point de vue patronal, pas de contrat > un contrat), le nombre de travailleurs indépendants nomades a logiquement explosé ces dernières années. Entre 2005 et 2016, le nombre de travailleurs américains ayant passé plus de la moitié de leur temps en télétravail a augmenté de 115 %. L’open space est mort, vive la table de café.

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Résultat : des hordes de jeunes autoentrepreneurs sans protection sociale d’aucune sorte, plus nombreux chaque année, envahissent désormais les auberges de jeunesse de territoires euphémiquement décrits « en développement », dont les économies vacillantes leur permettent de maintenir leurs habitudes de consommation obscènes tout en dépensant moins que le loyer d’une studette parisienne.

Le tout avec le sourire et des comptes Instagram entretenus avec zèle pour encourager les copains restés au pays à venir à leur tour tester cette nouvelle saveur d’aliénation pendant que le code du travail termine tranquillement de se consumer. Difficile de résister à l’appel de la Thaïlande balnéaire quand un RSA permet d’y vivre comme un prince et qu’il suffit de commettre un PowerPoint de temps en temps pour maintenir l’illusion d’une évolution professionnelle, pas vrai ?

Donnez-nous ce putain de wi-fi

Au-delà de la difficulté à se regarder dans le miroir en se levant, l’autre problème structurel posé par le nomadisme digital est celui de la dépendance absolue à Internet. Sans Internet, pas de boulot, pas de réseaux sociaux, pas de stories, bref, pas de but à l’existence. Le voyageur moderne est donc une sorte de Spider-Man qui se déplace par traction entre chaque réseau wi-fi. En 2018, alors que 46% de la population mondiale n’a toujours pas accès au Web, une bonne partie des 54% restant ne recherche qu’une chose lorsqu’elle se trouve à l’étranger : avoir une connexion stable et rapide.

Digital nomads, influenceurs et influenceuses, « voyageurs connectés », touristes en goguette, peu importe : selon un sondage de Statista réalisé en 2017, l’accès (gratuit) à Internet était la priorité absolue pour 80% des voyageurs résidant en hôtel. Devant les draps propres ou le petit-déj inclus, rendez-vous compte. Paradoxe sublime, peu importe sa conception du voyage, le dépaysement ne se conçoit plus qu’avec un accès permanent à sa projection numérique. Si l’expérience ne peut pas être partagée en ligne, a-t-elle vraiment existé ?

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Sauf que ce genre de mode vient avec ses effets secondaires. Vous vous rappelez comment la gig economy  (l’avènement du livreur Foodora comme parangon de l’économie de service contemporaine) a transformé tous les cafés potables de vos centres urbains en espaces de coworking glauques où chaque siège est invariablement occupé par un·e quasi-trentenaire silencieux·se, le dos arqué sur un Macbook et les oreilles couvertes d’un casque anti-bruit ? Comme si ça ne suffisait pas, les auberges de jeunesse sont à leur tour confondues avec des cybercafés. Et symboliquement, putain, ça craint.

Déjà parce que contrairement aux patrons de cafés, qui ont encore le choix de chasser ces fantômes du tertiaire d’un coup sec sur le bouton off de la box Internet (et sont d’ailleurs de plus en plus nombreux à s’en arroger le droit), les gérants d’auberges ne peuvent pas (encore) se permettre ce luxe – exception faite des éco-lodges paumés dans les forêts, qui ont tourné la déconnexion en prétexte à plumer des junkies de l’iPhone. D’autant que des dizaines de sites spécialisés, comme NomadList et Teleport, se font un plaisir (et un paquet de pognon) à comparer les pays, les villes et les établissements en fonction du meilleur rapport prix/bande passante. Aujourd’hui, une auberge sans wi-fi n’aura pas de clients, tout simplement. Le problème, c’est qu’avoir accès à Internet en permanence rend les gens flemmards, solitaires et narcissiques.

L’esthétique Instagram, une certaine idée de l’enfer

Tandis qu’il connecte les expatrié·e·s avec leur famille au pays, le wi-fi les isole simultanément de leurs compagnons de voyage, plongés avec la même intensité dans leur petit trou noir numérique. Croyez-moi, peu de choses dans le monde sont aussi tristes à voir qu’un toit-terrasse d’auberge de jeunesse silencieux comme un enterrement, parsemé d’une constellation d’écrans blancs et de visages concentrés sur… on ne sait quoi, d’ailleurs. Probablement la contemplation d’autres quotidiens, plus exotiques, plus élégants et mieux photographiés par d’autres.

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Pire : le wi-fi a fait entrer Instagram et son esthétique de start-up aux tons pastel dans la bergerie des auberges, jusque-là synonymes de peintures murales vert-jaune-rouge et de décorations ethniques carrément gênantes – un goût certes douteux, mais à tout le moins original. Aujourd’hui, la décoration d’une auberge est conçue pour être instagrammable. Au risque de passer pour le vieux con de service, j’insiste : Internet est en train de stériliser toute une culture, dont l’attrait principal résidait jusque-là dans une sorte de je-m’en-foutisme sincère et inconséquent. Loin, très loin de sa vie normale, des notifications Facebook et des instantanés de brunchs sur du mobilier industriel.

Face à cette menace, la profession commence doucement à se poser la question qui fâche : faut-il offrir un accès wi-fi partout, au risque de démolir l’atmosphère des hostels ? Les avis sont divisés mais plusieurs gérants, qui décrivent sur des forums spécialisés leur ras-le-bol de voir leur auberge transformée en bibliothèque ou en studio de shooting photo, proposent leurs solutions décroissantes, comme limiter l’accès à Internet à certaines heures ou certaines pièces de l’ établissement. Même son de cloche lors d’une enquête sur les « voyageurs connectés » réalisée en 2016 par HostelSkills, dans laquelle « les réponses étaient majoritairement négatives », certains répondants (professionnels du secteur ou voyageurs) n’hésitant pas à dire que « le wi-fi est la pire chose qui soit arrivée aux auberges de jeunesse ».

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Ils ont parfaitement raison. Avant d’être des dortoirs dotés de box Internet, les auberges de jeunesse sont des endroits où l’on coopère, collabore, partage, communique, débat, conspire, baise ou s’engueule, bref, des sanctuaires de sociabilité pour tous ceux qui privilégient encore le collectivisme, bien réel, à la notion toute virtuelle de communauté. Des hippies, si vous préférez. Ce territoire, fait d’un siècle de chansons folk, d’ateliers de tressage improvisés, de Maxime le Forestier, de dortoirs à 18 lits sans clim’ et de promiscuité permanente, est le leur.

Et à choisir, je les préfère encore aux influenceurs en herbe et autres obsédés du réseau social, qui ont la fâcheuse tendance à millénialliser tout ce qu’ils touchent (cafés, bistros, hôtellerie classique, bars, etc.) dans leur quête permanente d’approbation de leur existence par une communauté de voyeurs anonymes. Non, vous n’avez pas besoin d’Internet dans une auberge de jeunesse. Parce que tout le monde s’en fout de vos vacances, et que ça ne vous ferait pas de mal de passer quelques jours consécutifs dans la vraie vie. Je vous promets qu’on y survit.