Toofan à la conquête de l’international

Vendredi 31 août 2018, les deux compères de Toofan, Master Just et Barabas, ont sorti leur dernier album, Conquistadors. Le groupe togolais connaît avec cet opus une mise en lumière internationale grandissante, notamment en France, tout en restant fidèle à une recette qui fonctionne depuis plus de dix ans.

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Toofan. (© Fifou)

Toofan, c’est au départ un trio qui rencontre le succès en 2005, lorsque leur pays, le Togo, se qualifie pour la phase finale de la coupe du monde de football se déroulant en Allemagne l’année suivante. En soutien aux Éperviers, l’équipe nationale, les trois amis sortent « Épervier ogbragada ». Le titre devient rapidement un hymne à Lomé et ses alentours, tant et si bien que le groupe se retrouve à suivre la sélection togolaise jusqu’en Allemagne.

La relation étroite qu’entretient Toofan avec le foot et, par la même occasion, la jeunesse et les supporters togolais, ne s’arrête pas là. En 2012 et en 2015, le groupe (devenu un duo, composé de Barabas et Master Just, après la sortie de leur premier album) composera aussi les hymnes officiels de la coupe africaine des nations.

Sujets de fond et chorégraphies contagieuses

Les premiers morceaux de Toofan triomphent au Togo avant de traverser les frontières des pays d’Afrique de l’Ouest, avec un succès grandissant notamment au Bénin. L’engouement est immédiat. Sans doute, dans un premier temps, parce que le groupe, bercé par la musique africaine mais aussi par le hip-hop américain et le rap français, rajeunit une scène musicale togolaise qui se fait alors essentiellement connaître grâce à la musique traditionnelle, à l’instar du grand King Mensah.

À la scène comme à la ville, les deux artistes rêvent d’union et d’amour pour leur pays et le continent africain. Dans Conquistadors, on retrouve « La vie là-bas », un morceau déjà sorti sur leur deuxième album Confirmation et devenu un featuring avec la chanteuse française Louane. Le titre  se penche sur le douloureux sujet de la migration et raconte le dilemme de certains de leurs compatriotes : rester au pays ou tenter de rejoindre l’Europe.

En plus d’apprécier les talents de la jeune artiste, Masta Just et Barabas admettent avoir aimé l’idée qu’une chanteuse blanche et française traite du sujet de l’immigration par le prisme des pays de départ. C’est aussi pour cela que la chanson connaît une réédition dix ans après l’originale, comme nous l’expliquaient les deux hommes lorsque nous les avons rencontrés :

« À l’époque à laquelle on le sortait, ce morceau était plus fort que nous, nous n’avions pas encore les moyens de faire passer le message. Maintenant, on en a l’opportunité : on a plus de fans. C’est un message fort, donc il faut ramener des têtes fortes, comme Louane.

Le problème de l’immigration aujourd’hui n’est pas qu’ici [en Europe, ndlr]. C’est autant dans les pays d’embarquement que dans les pays de débarquement, donc tout le monde se sent concerné. La plupart des gens qui abordent ce genre de sujets dans leurs chansons sont les Africains. »

Sur une instru rythmée et des percussions joyeuses, les chanteurs injectent cette fibre sociale et ce besoin de peindre la réalité qui ne les a jamais quittés, en s’interrogeant : « A-t-on besoin de prendre le risque ou plutôt rester voir pleurer nos mères ? « .

Cette lecture sociale s’accompagne de l’optimisme et de la joie qui caractérisent leur univers. Leurs derniers clips, Affairage et Money, restent dans la continuité de cette atmosphère. Le style vestimentaire (lunettes noires, coupes élégantes, mélange de pièces traditionnelles et modernes) est très soigné et part belle est faite à la chorégraphie.

Toofan a toujours accompagné sa musique de concepts et de pas de danse, à l’exemple du cool-catché, du gweta ou du teré, devenus incontournables pour une grande partie de l’Afrique de l’Ouest. Leur marque de fabrique reste le concept de l’ogbragada, un mélange de rap et d’ambiance africaine qui leur permet de faire passer leur message de positivité : « À la base, Toofan, c’est d’abord chanter l’espoir, la joie, le bien-être et surtout donner du courage à ceux qui en ont le plus besoin », détaille Barabas.

Une carte de visite qui s’exporte bien

En 2009, la paire présente son troisième album, Carte de visite, nommé ainsi comme « une invitation au monde extérieur à venir voir la culture togolaise ». « Notre musique est juste une carte de visite que tu offres à un étranger pour qu’il découvre notre culture », expliquaient-ils en 2010 à Afrik.com.

Et la carte de visite se distribue aisément, puisque la tournée de cet album apporte un rayonnement grandissant au groupe qui se produit alors au Sénégal, au Bénin, au Burkina Faso et au Tchad avant quelques dates aux États-Unis, en France et en Belgique.

Depuis cet été, la musique de Toofan se fait de plus en plus présente sur les ondes françaises, avec notamment la diffusion de leur single « Affairage », qui se moque des amateurs de commérages et des colporteurs de ragots. Cette dernière semaine d’août, Master Just et Barabas ont invité l’équipe de Skyrock à enregistrer leur Planète Rap à Lomé, présentant ainsi les 14 titres de Conquistadors à un public français qui les connaissait moins.

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Toofan. (© Fifou)

Comme à leur habitude, les fils du vent n’ont pas lésiné sur les collaborations pour cet album produit en intégralité par Master Just lui-même. En plus de Louane, on retrouve le Franco-marocain Lartiste sur « C’est gâté », le Congolais Koffi Olomidé sur « Ambiance Congo » ainsi que le rappeur East Coast Wale sur « DJ Dosé ». Le mélange des genres et des univers fonctionne bien, les artistes en featuring ayant réussi à marier leurs identités musicales aux productions de Master Just.

Les sonorités africaines traditionnelles croisent des ambiances trap et hip-hop, en même temps que sont mis à l’honneur riffs de guitares et mélodies au piano. Les langues s’associent autant que les rythmes et les ambiances, puisque français, anglais et mina, un dialecte togolais, se répondent.

Il aurait été trop beau que l’attention accrue et quelque peu soudaine de quelques uns des plus gros médias rap de l’Hexagone à l’égard des deux compères ne soit qu’une suite logique à leur belle ascension depuis les quartiers de Lomé, il y a plus de dix ans. Il s’agit plutôt de la conséquence de leur signature avec Capitol Music France en novembre dernier.

Qu’importe la raison de cet engouement, le succès semble continuer de frapper à la porte de Toofan :

« Les fans ont eu peur au départ parce qu’ils ont cru qu’il y aurait un directeur artistique sur le projet et que ça allait peut être changer notre musique, mais on a été à deux du début jusqu’à la fin donc rien n’a changé. […] À la base quand nous composons, nous n’oublions pas le public qui nous a vus grandir et on essaie aussi de ramener à nous le public qu’on essaie de connaître. »

Le cyclone Toofan est bien en passe d’insuffler un air nouveau sur les ondes et les habitudes de la chanson française. Rien d’étonnant pour un groupe qui a choisi de faire du vent son emblème. Un vent « qui souffle partout et permet à l’explorateur de faire avancer son bateau ».

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Conquistadors de Toofan, dans les bacs depuis le 31 août 2018. (© Fifou/Capitol Music France)