« T’as joui ? », la libération de l’orgasme féminin sur Instagram (1/3)

Inauguré il y a trois semaines, le projet @tasjoui braque le projecteur sur le grand laissé-pour-compte de l’acte sexuel hétéro : le plaisir féminin. En libérant une parole trop longtemps étouffée sous les draps, le compte Instagram instaure un dialogue nécessaire à l’abolition des « monologues du clitoris ».

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Newness (© Lost City/Netflix)

Dans le premier épisode de la série Sex and The City, diffusé en 1998, Carrie Bradshaw croise un ancien amant dans un restaurant. Par esprit de vengeance, ce dernier ayant visiblement profité de ses sentiments par le passé, elle flirte ouvertement avec lui et lui donne rendez-vous l’après-midi même.

Dans la scène suivante – caméra plongée sur un lit – nous retrouvons le duo en plein préliminaires. L’homme est en train de faire un cunnilingus à notre héroïne, qui s’extasie jusqu’à atteindre l’orgasme. Il sort alors la tête de sous les draps et lance un « À mon tour ! » impatient. Carrie, à peine désolée, dit qu’elle doit retourner travailler. « Tu rigoles ? T’es vraiment sérieuse là ? », lui assène son partenaire. Elle acquiesce et se rhabille sous les yeux de son amant contrarié.

La voix off trahit la satisfaction de la jeune femme :

« Je l’ai enfin fait. J’ai baisé comme un homme ».

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© Sylvie Tittel

Au bout du fil, Dora Moutot s’excuse : « Mon téléphone n’arrête pas de vibrer… Je n’avais jamais connu de buzz médiatique, c’est vraiment fou ! ». Et quel buzz médiatique, en effet. Le 16 août dernier, depuis le fond de son lit, la journaliste inaugurait le compte Instagram @tasjoui – un espace décomplexé de déconstruction des « mythes et légendes associés à la sexualité féminine » où l’orgasme féminin est réalisable et où l’éjaculation masculine ne s’impose plus comme le grand final du rapport sexuel.

Un mois seulement après son lancement, la plateforme recense aujourd’hui près de 130.000 abonnés et de nombreux témoignages, vidéos ou illustrations aussi intimes que nécessaires sur la difficulté des femmes à atteindre l’orgasme. Un succès colossal, qui prouve que le plaisir féminin – à travers la connaissance et la considération du clitoris – était visiblement le dernier bastion de résistance à la déferlante #MeToo.

Derrière cette initiative ? Les mots de trop. Ceux d’un homme, persuadé – comme beaucoup – que « si les femmes, davantage cérébrales, jouissent moins que les hommes, c’est parce qu’elles ont besoin de sentiments pour y arriver ». Excédée par cette vision sexiste, la journaliste porte son coup de gueule sur Instagram et y dénonce, au-delà d’une énième « romantisation » du plaisir féminin, un cruel manque de connaissance et surtout d’intérêt pour ce dernier.

Les paroles de Dora Moutot résonnent avec sa communauté virtuelle, dont les membres affluent alors vers sa messagerie – devenue un temps exutoire – pour y relater leurs expériences personnelles intimes, souvent douloureuses. Dans les récits de ces femmes, la prédominance des protagonistes tels que l’absence de plaisir, puis de désir, les doutes et les complexes, souligne surtout l’absence d’un héros pourtant crucial : le clitoris. La boîte de Pandore ne s’est plus jamais refermée depuis.

Comprenant rapidement que la problématique est généralisée, et bien décidée à démontrer que l’orgasme féminin – contrairement aux croyances populaires – n’est pas une question de sentimentalisme mais bien d’anatomie, la journaliste rassemble les témoignages de ses abonné·e·s. Avec leur consentement, elle les poste anonymement sur un compte Instagram dédié : @tasjoui est né. Quitte à poursuivre la révolution sexuelle au 21ème siècle, pourquoi pas sur les réseaux sociaux ?

La suite ? Un véritable raz-de-marée. Contactée depuis par des boîtes de production, diverses maisons d’édition et associations, la jeune femme enchaîne les médias afin de démocratiser le plaisir féminin au-delà de la chambre à coucher. Car au pays de la sexualité libérée, le problème est souvent derrière les portes closes.

« Il faut que le message dépasse les frontières progressistes et féministes du milieu dans lequel j’évolue. Quand on regarde les statistiques de @tasjoui, on remarque que 65% des abonnés sont parisiens. Or le problème est partout, surtout dans les foyers éloignés de cette information. Il faut donc qu’elle résonne le plus loin possible. »

À travers ses témoignages nécessaires, le compte Instagram met enfin les mots sur un « malaise silencieux » qui, après avoir trop longtemps grondé en sourdine, est aujourd’hui bien décidé à se faire entendre. @tasjoui persiste et signe : le silence, c’était hier.

À suivre -> Le clitoris, grand oublié d’un rapport sexuel à sens unique (2/3)